Deux cent vingt et deux cent quatre-vingt-quatre forment un couple étrange. Additionnez les diviseurs de l’un en laissant de côté le nombre lui-même, et vous obtenez l’autre ; faites de même avec l’autre, et vous retrouvez le premier. On les appelle des nombres amiables. Présentés ainsi, ils ressemblent à une coïncidence que l’on vérifie à la main et que l’on oublie. Ce sont pourtant les outils qui servent à compter les diviseurs qui les expliquent, et un mathématicien de Bagdad savait en fabriquer dès le IXe siècle. Avant eux, le corrigé des quatre questions de l’exercice.
Cet article est le sixième de la série Le peuple des nombres premiers, tirée de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2). Il corrige « Exercice : un nombre impair de diviseurs », paru le 15 octobre, et emploie la formule établie dans « Compter les diviseurs sans les écrire », paru le 13 octobre. Les nombres parfaits, qui apparaissent à la fin, sont l’objet de l’article à paraître le 21 octobre, « Euclide, Euler, et les nombres parfaits pairs ».
1. Les carrés parfaits et les casiers
(a) Le cas est immédiat :
est un carré et a un seul diviseur. Soit
. Le produit
est impair si, et seulement si, chacun de ses facteurs l’est, c’est-à-dire si tous les exposants
sont pairs. Or tous les exposants sont pairs si, et seulement si,
est un carré : si
pour tout
, alors
, et réciproquement le carré de
a pour exposants
, …,
, par unicité de la décomposition.
(b) L’élève a raison de dire que envoie tout diviseur sur un diviseur. Il se trompe en supposant que
et
sont toujours deux nombres distincts. Lorsque
, c’est-à-dire
, la « paire » ne contient qu’un seul diviseur, et le compte par deux en ajoute un qui n’existe pas. Pour
, c’est le diviseur
.
Le raisonnement corrigé donne une seconde démonstration. L’application est une bijection de l’ensemble des diviseurs positifs de
sur lui-même, égale à sa propre réciproque. Elle répartit les diviseurs en paires
de deux éléments distincts, plus les diviseurs vérifiant
. Ces derniers sont les entiers
tels que
: il y en a un si
est un carré, aucun sinon. Le nombre
est donc impair exactement quand
est un carré. Cette démonstration ne se sert ni des nombres premiers, ni de la décomposition.
(c) Le casier numéro change d’état à chaque passage d’un élève dont le numéro divise
, donc
fois en tout. Fermé au départ, il est ouvert à la fin si, et seulement si,
est impair, c’est-à-dire si
est un carré. Restent ouverts les dix casiers
,
,
,
,
,
,
,
,
et
.
2. Quinze diviseurs
Soit avec
. Chaque facteur
est au moins égal à
, et
ne s’écrit comme produit de tels facteurs que de deux façons :
lui-même, ou
. Trois facteurs au moins égaux à
donneraient au moins trois facteurs premiers dans la décomposition de
, ce qui contredit son unicité. Il reste donc
Les plus petits représentants de ces trois familles sont ,
et
. La réponse est
. On notera la règle qui se dégage : pour qu’un nombre soit petit, il faut donner le plus grand exposant au plus petit nombre premier.
3. Le record à deux chiffres
Un entier à deux chiffres a au plus trois facteurs premiers distincts, puisque . Dans chaque cas, minorons
en donnant les plus grands exposants aux plus petits nombres premiers, comme à la question précédente.
Un facteur premier. On a , donc
et
, valeur atteinte par
.
Deux facteurs premiers. Écrivons les exposants , de sorte que
. Pour avoir
, il faut
si
, ce qui donne
;
si
, d’où
; et
si
, d’où
. Aucun entier à deux chiffres n’y parvient. La valeur
est atteinte par
et par
, et par eux seuls.
Trois facteurs premiers. Avec des exposants tous égaux à , on a
. Dès qu’un exposant vaut
, on a
et
; les seuls entiers à deux chiffres de cette forme sont
,
et
. Dépasser
demanderait un exposant au moins égal à
, d’où
, ou deux exposants égaux à
, d’où
.
Le maximum vaut donc , et il est atteint par exactement cinq entiers :
,
,
,
et
. Un balayage informatique des quatre-vingt-dix entiers de
à
confirme le résultat ; la démonstration, elle, dit pourquoi.
4. Divisible par tout ce qui est petit
Le Tome 2 résout cette question en majorant le nombre de facteurs premiers inférieurs à la racine carrée ; la démonstration qui suit est différente, et plus courte. Supposons d’abord , et soit
l’entier tel que
; alors
et
. Les trois entiers
,
et
sont inférieurs à
, donc divisent
, et
est un multiple de leur PPCM, que nous notons
.
Deux entiers consécutifs sont premiers entre eux, et le PGCD de et
divise leur différence
. Il en résulte
. Comme
,
car dès que
. On aboutit à
: c’est impossible. Les solutions vérifient donc toutes
.
Pour , on monte palier par palier. Les entiers
,
et
conviennent, la seule contrainte étant la divisibilité par
. De
à
, il faut être pair :
,
et
. De
à
, il faut être divisible par
et
, donc par
: seul
. De
à
, il faut être divisible par
,
,
et
, donc par
: seul
. De
à
, il faudrait être divisible par
: aucun. L’ensemble cherché est
5. La somme des diviseurs
Le tableau des diviseurs de , dans l’article du 13 octobre, avait quatre lignes,
,
,
,
, et trois colonnes,
,
,
. Chaque case est le produit de sa ligne et de sa colonne. La somme des cases est donc le produit des deux sommes :
L’argument est général. En développant le produit , on obtient une somme de termes
avec
, c’est-à-dire, par la bijection de l’article du 13 octobre, chaque diviseur de
exactement une fois. La somme
des diviseurs positifs de
vaut donc
Le corrigé du Tome 2 calcule exactement ainsi, en factorisant la somme, sans énoncer la formule générale ; l’énoncé et sa justification sont ajoutés ici.
6. Les nombres amiables
Deux entiers et
sont amiables si chacun est la somme des diviseurs stricts de l’autre — un diviseur strict étant un diviseur positif distinct du nombre lui-même. La somme des diviseurs stricts de
vaut
, de sorte que la condition
et
s’écrit plus symétriquement
Les deux paires de l’exercice du Tome 2 se vérifient alors en une ligne chacune. Avec et
,
Avec et
,
Les deux paires se ressemblent : une puissance de , multipliée d’un côté par deux nombres premiers, de l’autre par un seul. Ce n’est pas un hasard. La règle qui suit ne figure pas dans l’ouvrage.
Règle de Thābit ibn Qurra. Soit
, et posons
,
et
. Si
,
et
sont premiers, alors
et
sont amiables.
Démonstration. Posons , de sorte que
,
et
; ces trois nombres premiers sont impairs et distincts. On remarque d’abord que
. La formule de la section 5 donne alors
Il reste à vérifier que cette valeur commune est la somme des deux nombres. Or , donc
.
Pour , on trouve
,
,
, et la paire
. Pour
, on trouve
,
,
, et la paire
. Pour
, la règle échoue, car
n’est pas premier. Thābit ibn Qurra l’a énoncée à Bagdad au IXe siècle. La paire
figure chez Ibn al-Bannā’ et al-Fārisī vers 1300, et Fermat la retrouve en 1636 ; la paire suivante donnée par la règle, pour
, est
.
La règle ne donne pas toutes les paires, loin de là. La deuxième plus petite, et
, n’a pas sa forme, et des siècles de mathématiciens l’ont manquée : elle a été signalée en 1866 par un élève italien de seize ans, Nicolò Paganini. On vérifie que
.
Reste le cas d’un nombre amiable avec lui-même, c’est-à-dire tel que : c’est un nombre parfait, comme
ou
. Leur liste, qui commence par
,
,
et
, ressemble elle aussi à une collection de curiosités. L’article à paraître le 21 octobre montre que, pour les nombres parfaits pairs, c’est un théorème.
Les corrigés des questions 1(a), 2, 3 et 4, ainsi que la vérification des deux paires de nombres amiables, suivent les exercices correspondants de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2). La seconde démonstration de la question 1, l’énigme des casiers, la démonstration de la question 4 sous cette forme, la formule générale de , la règle de Thābit ibn Qurra et l’histoire des nombres amiables n’y figurent pas et sont ajoutées ici.