Deux cent dix est le produit de deux, trois, cinq et sept. Que la seule progression de dix nombres premiers inférieurs à trois mille ait précisément cette raison n’a rien d’une coïncidence de calcul : c’est une nécessité, et elle tient en un seul argument, appliqué successivement à chacun des petits nombres premiers. Une fois cet argument dégagé, les questions de l’exercice cessent d’être une suite d’astuces. Elles deviennent l’application répétée d’un même principe, suivie d’un tri, et l’on comprend du même coup pourquoi onze nombres premiers en progression sont introuvables sous vingt mille.
Cet article est le onzième de la série Le peuple des nombres premiers, tirée de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2). Il corrige « Exercice : des nombres premiers en progression arithmétique », paru le 25 octobre. Il emploie une fois l’identité de Bézout.
1. Six, et le cas de trois
Question 1. Un nombre premier est impair, donc son reste modulo
vaut
,
ou
. Le reste
ferait de
un multiple de
supérieur à
, ce qui est exclu. Il reste
ou
.
Question 2. Soient ,
,
trois nombres premiers supérieurs à
. Le corrigé du Tome 2 raisonne modulo
: deux des trois termes ont le même reste,
ou
, donc
divise leur différence, qui vaut
ou
, et
divise
; par ailleurs
est la différence de deux nombres impairs, donc pair. Comme
et
sont premiers entre eux,
divise
.
L’hypothèse « supérieurs à » est indispensable. Les nombres
,
et
sont premiers et forment une progression de raison
, qui n’est pas divisible par
: le résultat échoue dès que l’un des termes vaut
. C’est exactement la situation étudiée dans la note de 2019, et c’est aussi la clé de tout ce qui suit.
2. Un seul principe
Question 5. Cette question, ajoutée à l’exercice du Tome 2, est traitée d’abord, parce qu’elle décide de toutes les autres.
Lemme. Soient
un nombre premier et
. Si
nombres premiers, tous différents de
, forment une progression arithmétique de raison
, alors
divise
.
Démonstration. Supposons que ne divise pas
, et considérons les
premiers termes
,
, …,
, qui existent puisque
. Deux d’entre eux,
et
avec
, ne peuvent avoir le même reste modulo
: sinon
diviserait
, alors qu’il ne divise ni
ni
, qui est compris entre
et
, et que
est premier. Ces
termes ont donc
restes distincts, c’est-à-dire tous les restes possibles, et l’un d’eux est divisible par
. Étant premier, il vaut
: c’est contraire à l’hypothèse.
La question 2 en est le cas ,
, complété par le cas
. La question 3(b) en est le cas
,
et
. La question 4 en est le cas
, et le lemme y donne la divisibilité par
elle-même.
3. La raison 210
Question 3. Soit , pour
, une progression de nombres premiers inférieurs à
.
(a) Si valait
,
,
ou
, le terme d’indice
serait
, produit de deux entiers au moins égaux à
, et ne serait pas premier. Donc
.
(b) et (c) Tous les termes sont au moins égaux à , donc différents de
,
,
et
. Le lemme, avec
, montre que ces quatre nombres premiers divisent
. Étant deux à deux premiers entre eux, leur produit
divise
. Or
et
donnent
, soit
. Le seul multiple de
dans cet intervalle est
lui-même. Ainsi
, et
.
(d) Comme , on a
. Si le reste
de
modulo
était compris entre
et
, le terme d’indice
, qui existe puisque
, serait divisible par
et supérieur à
. Donc
, c’est-à-dire
, ou
.
(e) Pour , le deuxième terme vaut
. Donc
; étant impair,
, et le plus petit candidat est
.
(f) Comme , on a
, où
est le reste de
, qui n’est pas nul puisque
. Si
était impair, le terme d’indice
, compris entre
et
, serait divisible par
et supérieur à
. Donc
est pair.
On peut serrer davantage, ce que l’ouvrage ne fait pas. Le même argument appliqué à écarte
,
et
, pour lesquels cet indice vaut
,
et
. Il ne reste que
.
(g) Il faut maintenant combiner et
. Le corrigé du Tome 2 remonte l’algorithme d’Euclide pour obtenir
. On en tire que
convient : il vaut
modulo
puisque
et
, et
modulo
puisque
et
. Comme
et
sont premiers entre eux, deux solutions diffèrent d’un multiple de
. Les restes de
modulo
sont :
(h) Les entiers de à
qui ont l’un de ces six restes sont au nombre de vingt-quatre, et dix d’entre eux sont premiers :
,
,
,
,
,
,
,
,
et
. Pour neuf d’entre eux, la progression s’interrompt :
Il reste , et l’on vérifie, par le critère de la racine carrée, que les dix nombres
,
,
,
,
,
,
,
,
et
sont premiers. C’est la seule progression de dix nombres premiers inférieurs à
. Avec la restriction de la question (f) serrée, les candidats premiers ne sont plus que
,
,
,
et
.
4. Pourquoi pas onze
Question 4. Soit une progression de onze nombres premiers inférieurs à . Le même argument qu’en 3(a) donne
. Si
, aucun terme ne vaut
,
,
,
ou
, et le lemme, avec
, montre que
divise
. Le dernier terme dépasse alors
: c’est impossible.
Si , le lemme donne seulement
divise
. Écrivons
; la condition
impose
. Modulo
, on a
, qui est nul dès que
. Pour
,
,
,
,
,
,
,
, l’inverse de
modulo
vaut respectivement
,
,
,
,
,
,
,
: un terme d’indice au plus
est divisible par
, et la progression s’interrompt. Reste
, dont l’inverse vaut
; mais alors
. Aucune progression ne convient.
5. Des progressions aussi longues qu’on veut
Cette dernière section ne figure pas dans l’ouvrage. Le lemme dit qu’une progression de nombres premiers, tous supérieurs à
, a une raison divisible par tous les nombres premiers au plus égaux à
. C’est ce qui rend les longues progressions si rares parmi les petits nombres : pour de telles progressions, la raison est un multiple de
dès trois termes, de
dès sept, de
dès onze et de
dès treize. L’hypothèse compte :
,
,
,
,
,
et
sont sept nombres premiers en progression de raison
, qui n’est pas divisible par
, parce que le premier terme vaut justement
. La plus petite progression de onze nombres premiers, au sens où son dernier terme est le plus petit possible, commence à
et a pour raison
; son dernier terme est
.
Existe-t-il des progressions de nombres premiers de toute longueur ? La question est longtemps restée ouverte. Ben Green et Terence Tao y ont répondu par l’affirmative en 2004, par une démonstration qui mêle combinatoire, analyse et théorie ergodique, très loin de ce qu’on peut exposer ici. Leur théorème garantit l’existence de ces progressions ; il ne dit pas comment les trouver, et les plus longues que l’on connaisse ont été obtenues par des recherches sur ordinateur. Le prochain article de la série, qui paraît le 29 octobre, change de question : il compte les facteurs premiers d’une factorielle sans la calculer.
Les corrigés des questions 1 à 4 suivent ceux de l’exercice Progression arithmétique de nombres premiers, dans la section Divers des exercices d’approfondissement de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2). Le lemme de la section 2 et son emploi systématique, la restriction serrée modulo , la plus petite progression de onze nombres premiers et le théorème de Green et Tao n’y figurent pas et sont ajoutés ici.