Trois, sept, trente et un, cent vingt-sept. Ce sont des puissances de deux diminuées d’une unité, avec pour exposants deux, trois, cinq et sept, et ils sont tous premiers. Les exposants quatre et six, qui ne sont pas premiers, donnent quinze et soixante-trois, qui ne le sont pas non plus. Tout invite à lire une équivalence : l’exposant est premier si, et seulement si, le résultat l’est. Avec l’exposant onze, on obtient deux mille quarante-sept, qui vaut vingt-trois fois quatre-vingt-neuf. Un sens de l’équivalence est un théorème. L’autre est faux, et le XVIIe siècle s’y est trompé.
Cet article est le septième de la série Le peuple des nombres premiers, tirée de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2). Il ne suppose que la définition d’un nombre premier, posée dans « Un nombre premier n’est pas “un nombre qu’on ne peut pas décomposer” », paru le 7 octobre, et le critère de la racine carrée, justifié dans l’article sur le crible d’Ératosthène. L’article à paraître le 21 octobre, « Euclide, Euler, et les nombres parfaits pairs », en aura besoin.
1. Une factorisation que l’on connaît déjà
Tout part d’une identité. Pour tout réel et tout entier
,
On la vérifie en développant le membre de droite. Les produits par donnent
, les produits par
donnent
, et tout se compense, sauf
et
. Lorsque
est entier, l’identité dit que
divise
.
Soient alors et
deux entiers au moins égaux à
, et supposons
. Le second facteur est au moins égal à
, donc strictement supérieur à
, et
est un diviseur de
compris entre
et
exclu. Le nombre
n’est pas premier. En base dix, on le voit à l’œil nu :
s’écrit avec
chiffres
et se divise par
. La base
est la seule pour laquelle le facteur
vaut
et ne gêne rien.
2. Pourquoi l’exposant doit être premier
Reste l’exposant. Supposons composé, c’est-à-dire
avec
et
. L’identité, appliquée au nombre
et à l’exposant
, donne
Le premier facteur vaut au moins , le second au moins
. Le nombre
est donc un diviseur de
distinct de
et de
, qui n’est pas premier. Les deux sections réunies donnent l’énoncé suivant.
Théorème. Soient
et
deux entiers au moins égaux à
. Si
est premier, alors
et
est premier.
L’argument fournit plus que ce qu’on lui demande. Chaque diviseur de l’exposant produit un diviseur
du nombre. Pour
, les diviseurs
et
donnent
et
, et en effet
. Pour
, les diviseurs
et
donnent
et
, et
.
3. La réciproque, et le nombre 2047
Le Tome 2 appelle nombre de Mersenne tout entier dont l’exposant
est premier. La définition porte sur l’exposant, non sur le résultat : un nombre de Mersenne peut fort bien ne pas être premier. Le théorème dit que les nombres premiers de la forme
sont à chercher parmi les nombres de Mersenne. Il ne dit pas qu’on les y trouve à tous les coups.
Les premières valeurs entretiennent pourtant l’illusion : ,
,
et
sont premiers. Pour
, il suffit de constater que
et qu’aucun des nombres premiers
,
,
,
,
ne le divise. Puis vient
L’erreur qu’on vient d’éviter a un nom. Du théorème « si est premier, alors
est premier », on ne peut pas tirer «
est premier, donc
l’est ». Ce serait employer l’affirmation du conséquent, une règle de déduction qui n’existe pas, et dont l’article sur les règles de déduction a montré comment elle se déguise. Quatre cas favorables ne démontrent rien sur le cinquième.
La suite ne tranche pas davantage. Parmi les onze nombres premiers , huit donnent un nombre de Mersenne premier :
,
,
,
,
,
,
et
. Les trois autres échouent : outre
, on a
et
.
4. Le Père Mersenne s’est trompé aussi
Marin Mersenne (1588–1648), religieux de l’ordre des Minimes et correspondant de presque tous les savants de son temps, affirme en 1644, dans ses Cogitata physico-mathematica, que est premier pour
,
,
,
,
,
,
,
,
,
et
, et composé pour les autres exposants jusqu’à
. Il ne dit pas comment il le sait. La liste contient cinq erreurs :
et
ne sont pas premiers, et
,
et
le sont.
L’erreur sur a mis plus de deux siècles à se dévoiler. Édouard Lucas démontre en 1876 que ce nombre est composé, par une méthode qui n’en exhibe aucun diviseur. Il faut attendre 1903 pour que Frank Nelson Cole en donne la factorisation :
La méthode de Lucas, perfectionnée au XXe siècle, sert encore à tester les nombres de Mersenne. C’est elle qui a établi, en octobre 2024, la primalité de , un nombre de
chiffres, alors le plus grand nombre premier connu et le cinquante-deuxième nombre de Mersenne premier recensé.
5. Où chercher les diviseurs d’un nombre de Mersenne
Les diviseurs trouvés plus haut ont un air de famille : ,
,
. Le résultat qui l’explique ne figure pas dans le Tome 2 ; il emploie le petit théorème de Fermat, objet d’une note du blog, selon lequel
pour tout nombre premier impair
.
Proposition. Soient
un nombre premier impair et
un nombre premier qui divise
. Alors
.
Démonstration. Le nombre est impair, donc
l’est aussi. Comme
, il existe un plus petit entier
tel que
. Montrons d’abord que tout entier
vérifiant
est un multiple de
. La division euclidienne donne
avec
, puis
, donc
; par minimalité de
, le reste
ne peut être que nul.
Appliqué à , ce fait montre que
divise
, donc
ou
; or
voudrait dire que
divise
. Ainsi
. Appliqué à
, grâce au petit théorème de Fermat, il montre que
divise
. Enfin
est pair et
impair, donc
divise
.
La proposition change la recherche d’un diviseur. Pour , on a
et
: un diviseur premier inférieur à la racine carrée vaut au plus
et est congru à
modulo
. Les candidats sont
et
, et
n’est pas premier. Une seule division suffit. Pour
, la racine carrée est inférieure à
, et les candidats congrus à
modulo
sont
,
et
. Le premier n’est pas premier ; les divisions par
et par
laissent les restes
et
. Deux divisions établissent donc que
est premier, là où le crible en demandait vingt-quatre, une par nombre premier inférieur à
.
6. Ce que l’on ignore
Personne ne sait s’il existe une infinité de nombres de Mersenne premiers. Plus surprenant, personne ne sait non plus s’il existe une infinité de nombres de Mersenne composés. On démontre, avec des outils qui dépassent ce fil et que nous admettons ici, que si et si
est premier, alors
divise
: c’est le cas de
pour
et de
pour
. Il suffirait donc qu’il existe une infinité de tels couples
; mais cela non plus, on ne le sait pas.
Les nombres de Mersenne premiers ont une autre vie, bien plus ancienne que Mersenne lui-même. Chacun d’eux fabrique un nombre parfait pair, et tout nombre parfait pair en provient. C’est l’objet de l’article à paraître le 21 octobre, « Euclide, Euler, et les nombres parfaits pairs ».
Le théorème de la section 2, la vérification de à
et la factorisation de
forment l’exercice Nombres de Mersenne des exercices d’approfondissement, section Familles de nombres entiers, de Mathématiques en terminales scientifiques (Tome 2), dont une note donne aussi la liste des exposants connus jusqu’à
. La liste de Mersenne et ses erreurs, la factorisation de
, la forme des diviseurs de
et la question des nombres de Mersenne composés n’y figurent pas et sont ajoutées ici.