On écrit couramment l’ensemble des solutions d’une équation comme l’ensemble des antécédents de zéro, et on emploie pour cela le symbole « f puissance moins un ». Le même symbole désigne pourtant aussi la bijection réciproque — qui n’existe que si la fonction est bijective, ce que celle de l’équation n’est presque jamais. Deux objets, une notation. Ils ne se ressemblent pas, ils n’obéissent pas aux mêmes règles, et l’un des deux se comporte nettement mieux que l’autre.
L’article poursuit la série Aux fondations. Il suppose acquises les définitions posées dans Fonction, application, correspondance — une relation binaire est un ensemble de couples, une application associe à chaque élément de départ exactement une image — et il emploie l’axiome de compréhension recensé dans Les axiomes de Zermelo-Fraenkel.
1. Trois objets, deux notations
Soit une application. Trois objets différents circulent sous des écritures voisines, et il vaut la peine de les séparer une fois pour toutes.
, l’image d’un élément : un élément de
.
, l’image directe d’une partie
: une partie de
.
, l’image réciproque d’une partie
: une partie de
.
Le troisième est celui qui pose problème, parce que le symbole désigne aussi l’application inverse d’une bijection. Ce sont deux notions distinctes, et la première ne suppose rien. L’image réciproque d’une partie est définie pour n’importe quelle application, injective ou non, surjective ou non ; l’application inverse n’existe que pour une bijection. Quand la bijection existe, les deux lectures coïncident, et c’est ce qui a permis à l’ambiguïté de s’installer :
désigne alors aussi bien l’image directe de
par l’application inverse que l’image réciproque de
par
, et ces deux ensembles sont égaux.
La conséquence pratique est immédiate, et elle vaut d’être dite à un élève : écrire pour désigner l’ensemble des solutions de
est parfaitement correct, même si
n’est pas inversible. Ce n’est pas un abus de notation ; c’est un autre objet.
2. Les deux définitions et leur existence
Définitions. Soient
une application,
et
.
,
Les deux écritures découpent dans un ensemble déjà donné, pour la première,
pour la seconde : ce sont donc des ensembles par l’axiome de compréhension, et non par une commodité de notation. Le cas
redonne l’ensemble des images
, seul cas que l’ouvrage nomme explicitement, et par lequel il caractérise la surjectivité :
est surjective si et seulement si
.
Une remarque de lecture, qui décide de tout ce qui suit. La condition qui définit porte sur un seul élément à la fois :
y est testé isolément. Celle qui définit
commence par un quantificateur existentiel : pour savoir si
appartient à
, il faut chercher un antécédent dans
, et rien ne dit qu’il soit unique.
3. Le tableau de l’asymétrie
| Opération | Image réciproque | Image directe |
|---|---|---|
| Réunion | ||
| Intersection | seulement | |
| Complémentaire | aucune relation générale | |
| Inclusion |
4. Les démonstrations et le contre-exemple
L’image réciproque et l’intersection. Pour tout , la chaîne suivante n’est faite que d’équivalences :
Le même calcul, avec au lieu de
, donne la réunion ; avec
, le complémentaire. Trois démonstrations en une ligne chacune, et toujours la même : on remplace l’appartenance par sa définition, on lit le connecteur, on revient en arrière.
L’image directe et la réunion. Soit . Il existe
tel que
; ce
est dans
ou dans
, donc
est dans
ou dans
. Réciproquement, si
, un antécédent de
dans
est aussi un antécédent dans
; de même pour
.
L’image directe et l’intersection : une seule inclusion. Si , un antécédent de
situé dans
est à la fois dans
et dans
, donc
. L’inclusion inverse est fausse, et le contre-exemple tient en trois symboles : prenons
,
, avec
et
. Alors
, donc
, tandis que
et
.
Le même exemple ruine le complémentaire : contient
, qui appartient aussi à
, si bien que l’image du complémentaire n’est ni le complémentaire de l’image, ni disjointe de lui.
5. La raison profonde et son caractère logique
On présente souvent ce déséquilibre comme une curiosité à mémoriser. C’en est le contraire : c’est une conséquence directe du comportement des quantificateurs, établi bien avant qu’on parle d’ensembles. Les opérations ,
et le passage au complémentaire ne sont rien d’autre que les connecteurs
,
et
appliqués aux conditions d’appartenance — c’est la lecture que donne l’article sur la syntaxe et la sémantique.
Or l’appartenance à une image réciproque s’écrit sans quantificateur : signifie
, une condition portant sur un objet unique. Rien ne s’oppose donc à ce qu’elle traverse les connecteurs. L’appartenance à une image directe, elle, s’écrit avec un
, et la logique du premier ordre dit exactement ce qu’on peut en attendre :
,
La première équivalence est vraie, la seconde implication n’est qu’une implication — le témoin qui satisfait et celui qui satisfait
n’ont aucune raison d’être le même. L’asymétrie des images n’est que cette asymétrie-là, transportée. Le contre-exemple de
en est l’illustration exacte :
a un antécédent dans
et un antécédent dans
, mais ce ne sont pas les mêmes.
6. Quand l’égalité revient
Proposition. Soit
une application. Alors, pour toutes parties
et
:
La première inclusion est une égalité pour toute partie
si et seulement si
est injective ; la seconde l’est pour toute partie
si et seulement si
est surjective.
Preuve des inclusions. Si , alors
par définition, donc
. Si
, il existe
tel que
; or
, donc
.
Preuve des réciproques. Supposons injective et soit
: alors
, donc il existe
avec
, d’où
par injectivité. Si
n’est pas injective, deux éléments distincts
ont même image, et
fournit
. Supposons ensuite
surjective et soit
: un antécédent
de
vérifie
, donc
et
. Si
n’est pas surjective, un
sans antécédent donne
avec
.
De la même manière, l’injectivité rétablit l’égalité pour l’intersection : si est injective,
, puisque les deux antécédents dont on disposait sont alors forcément confondus. Toutes les défaillances de l’image directe se réparent par l’injectivité, et c’est logique : elle est exactement ce qui rend le témoin unique.
7. Ce que cela commande ailleurs
Cette asymétrie n’est pas une remarque d’école : elle explique une convention que l’étudiant rencontrera sans qu’on la lui justifie. En topologie, la continuité se définit par l’image réciproque de tout ouvert est un ouvert — jamais par l’image directe, qui ne respecterait pas les opérations nécessaires. En théorie de la mesure, une fonction est mesurable lorsque l’image réciproque de tout ensemble mesurable l’est. Le choix est toujours le même, et il tient à ce qui vient d’être démontré : l’image réciproque commute avec toute la théorie des ensembles, l’image directe non.
Le prochain article du fil, « Relations d’équivalence et passage au quotient », revient aux relations binaires pour construire les ensembles quotients — ceux-là mêmes dont on se sert pour fabriquer et
.
Les applications, leur ensemble des images , l’injectivité, la surjectivité et l’application inverse d’une bijection occupent la section 3.2 de Discours formel sur les mathématiques pour le secondaire, Volume I. L’image directe d’une partie quelconque et l’image réciproque n’y sont pas nommées : elles sont construites ici dans le sillage des notions citées ci-dessus.