Quatre des cinq raisonnements qui suivent sont fautifs. Aucun ne l’est par erreur de calcul : dans chacun, les hypothèses sont vraies et la conclusion est parfois vraie aussi. Ce qui pèche, c’est le passage de l’une à l’autre — l’usage d’une règle de déduction qui n’existe pas, ou d’une règle qui existe mais dont une condition d’emploi n’est pas remplie.
L’exercice consiste à trouver le raisonnement correct, et à nommer la faute des quatre autres. Les règles disponibles ont été recensées dans Les règles de déduction : l’anatomie du mot « donc » ; le vocabulaire de la syntaxe et de la sémantique vient de Syntaxe et sémantique. Le corrigé suit l’énoncé : arrêtez-vous avant si vous voulez chercher.
1. Énoncé
Raisonnement 1. Tout entier divisible par
est pair. Or
est pair. Donc
est divisible par
.
Raisonnement 2. Soit
une fonction continue sur
. Par définition, pour tout réel
et tout
, il existe
tel que
entraîne
. Il existe donc, pour tout
, un
qui convient pour tous les
à la fois. Donc toute fonction continue sur
y est uniformément continue.
Raisonnement 3. Soit
un nombre réel vérifiant
. Alors
, donc
ou
. Le réel
étant quelconque, on en déduit par généralisation que, pour tout réel
, on a
ou
.
Raisonnement 4. Montrons que
est irrationnel. Supposons
, où
et
sont des entiers naturels non nuls premiers entre eux. Alors
, donc
est pair, donc
et
, donc
est pair. Ainsi
et
sont tous deux pairs : ils ne sont pas premiers entre eux. On conclut que
et
ne peuvent pas être choisis premiers entre eux.
Raisonnement 5. Montrons que, pour tout entier
, si
est impair alors
est impair. Supposons
pair et écrivons
. Alors
est pair. Nous avons donc établi que «
pair » entraîne «
pair », c’est-à-dire la contraposée de l’énoncé proposé. Celui-ci est donc vrai.
2. Corrigé
Le raisonnement correct est le cinquième. Examinons les quatre autres.
Raisonnement 1 — affirmation du conséquent
Le schéma employé est : de et de
, conclure
. Ce n’est pas le modus ponens, qui part de
et conclut
; c’est sa lecture à rebours, et elle ne figure dans aucune liste de règles. La conclusion est d’ailleurs fausse :
.
C’est la faute que l’enseignement désigne par « confondre une proposition et sa réciproque ». La formulation est exacte mais incomplète : elle décrit le symptôme sans dire que l’élève a inventé une règle.
Raisonnement 2 — interversion de quantificateurs
L’hypothèse est de la forme et la conclusion de la forme
. Le passage inverse est licite — de
on tire toujours
— mais celui-ci ne l’est pas.
La raison tient en un mot : dans l’hypothèse, dépend de
. Le contre-exemple est classique :
est continue sur
sans y être uniformément continue, car
alors que les deux points et
sont aussi proches que l’on veut dès que
est grand.
Raisonnement 3 — généralisation sur une variable contrainte
Ici la règle invoquée existe : c’est la généralisation, qui de permet de déduire
. Mais elle est assortie d’une condition, et cette condition est violée :
ne doit être libre dans aucune hypothèse utilisée. Or la démonstration repose entièrement sur l’hypothèse
, où
figure librement.
Le mot « quelconque » est le piège. Un soumis à une hypothèse n’est pas quelconque : il est quelconque parmi ceux qui la vérifient. Ce que l’on peut généraliser, c’est l’implication tout entière — pour tout réel
, si
alors
ou
— et non son conséquent. C’est exactement le service que rend le théorème de la déduction : il décharge l’hypothèse, ce qui libère
et autorise ensuite la généralisation.
Raisonnement 4 — absurde mal refermé
Tous les calculs sont justes, et la contradiction est bien obtenue. La faute est à la dernière ligne : on referme le raisonnement sur la mauvaise proposition. Ce qu’il fallait réfuter, c’est « est rationnel » ; ce que l’on réfute, c’est un choix auxiliaire, celui d’une fraction irréductible.
Le raisonnement par l’absurde ne nie pas n’importe laquelle des hypothèses en présence : il nie celle que l’on a expressément ajoutée pour la circonstance. Ici, l’irréductibilité n’est pas une hypothèse supplémentaire mais une conséquence légitime de la première — tout rationnel admet une écriture irréductible. La contradiction remonte donc jusqu’à la seule hypothèse dont elle puisse remonter : n’est pas rationnel.
La conclusion écrite est à la fois vraie et hors sujet, ce qui en fait la plus difficile des quatre fautes à repérer : une copie qui s’arrête là n’a rien démontré du tout.
Raisonnement 5 — contraposition, correcte
La contraposition est une règle dérivée légitime : et
sont interdéductibles. La démonstration établit «
pair
pair », qui est bien la contraposée de «
impair
impair », un entier étant impair si et seulement s’il n’est pas pair. Rien ne manque.
Notons au passage que la généralisation, ici, est licite : l’hypothèse de travail porte sur « pair », elle est déchargée par le théorème de la déduction avant que l’on ne quantifie sur
. C’est la différence exacte avec le raisonnement 3.
3. Ce que l’exercice met en évidence
Les quatre fautes se répartissent en deux familles. Les raisonnements 1 et 2 emploient des règles inexistantes ; les raisonnements 3 et 4 emploient des règles existantes hors de leurs conditions d’emploi. La seconde famille est de loin la plus coûteuse en correction, parce qu’elle est invisible à la lecture rapide : la copie a l’air d’une démonstration.
Un enseignement qui présente les règles sans leurs conditions ne prépare qu’à éviter la première famille. La condition sur les variables libres de la généralisation, et l’identification de l’hypothèse que l’absurde réfute, ne sont pas des raffinements de logiciens : ce sont les deux endroits où une démonstration d’apparence honnête cesse d’en être une.
Les règles de déduction, leurs conditions d’emploi et le théorème de la déduction sont exposés au chapitre 2 du Discours formel sur les mathématiques pour le secondaire.
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